À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, nous partons à la rencontre de femmes passionnées qui font vivre un héritage unique. De la Drôme à Dunkerque, en passant par la Normandie, elles préservent, valorisent et transmettent des savoir-faire et des patrimoines locaux, tout en ouvrant ces univers au public. Création, patrimoine et innovation se mêlent pour raconter des histoires de passion, de transmission et d’engagement.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours ? Comment êtes-vous arrivée à la tête de votre entreprise ?

Mathilde Lefevre, Ferme de Saint-Vaast : Je suis issue d’une famille d’agriculteurs et j’ai grandi dans une exploitation où l’on cultive le lin. Pourtant, je ne me suis pas dirigée tout de suite vers ce métier. J’ai d’abord travaillé à Paris dans un environnement très différent, en occupant des postes d’attachée de direction auprès de PDG au niveau international. À cette époque, la production de lin connaissait une période plus difficile et je ne me projetais pas forcément dans l’exploitation familiale.

A la suite de mon mariage, je reviens m’installer en Normandie aux côtés de mon mari, dirigeant d’une exploitation de lin. Après de nombreuses recherches, je n’ai pas trouvé d’emploi correspondant à mes compétences. J’ai alors traversé une période de réflexion pendant laquelle j’ai envisagé de créer ma propre activité. L’idée d’ouvrir la ferme au public m’est venue assez naturellement, après avoir fait visiter l’exploitation à des amis. Dès lors, ce fût une évidence que c’était une piste à creuser, notamment pour retrouver un contact humain que j’aimais tant dans mon précédent métier et faire découvrir la richesse de notre ferme.

Audrey Tépeint-Malcorps, Port Center de Dunkerque : J’ai étudié un domaine bien loin de l’industrie maritime, j’ai suivi un master en histoire de l’art et du patrimoine. Avant de rejoindre le Port Center de Dunkerque il y a quatre mois, j’ai dirigé un ancien fort militaire dans les Ardennes, j’ai organisé l’ouverture au public et sa transformation en un site culturel et touristique. Avant cette expérience, j’ai travaillé à la valorisation du patrimoine religieux. Curieuse de nature et passionnée par le patrimoine, au sens large, j’aime m’engager dans de nouveaux projets de valorisation.

Installée sur le territoire dunkerquois depuis une dizaine d’années, je connaissais déjà bien l’environnement local et j’étais consciente de son potentiel, même si le monde maritime et portuaire m’était encore peu connu. Ce poste représente donc un nouveau défi pour moi : faire découvrir et valoriser un patrimoine industrialo-portuaire emblématique.

Frédérique et Sophie Villeneuve-Fret, La Scourtinerie : Nous représentons aujourd’hui la quatrième et la cinquième génération à la tête de la Scourtinerie, une entreprise familiale où la transmission se fait avant tout sur le terrain. Chez nous, l’apprentissage se fait à l’atelier, il faut découvrir chaque étape, des machines à la boutique, en passant par la fabrication et la gestion. Frédérique, la maman de Sophie, rejoint l’entreprise à la fin des années 1980 et a été formée pas à pas par la génération précédente, avant d’en reprendre progressivement la direction au début des années 2000. Sophie, est revenue plus tard, après des études à l’étranger et des voyages. Suite à la pandémie, Sophie a pris conscience de la valeur de ce patrimoine familial unique. Comme les générations avant elle, elle a commencé par apprendre le métier à l’atelier avant de s’investir dans le développement, la communication et la stratégie.

Aujourd’hui, nous travaillons ensemble pour faire vivre et évoluer la Scourtinerie. Entre transmission et renouveau, reprendre l’entreprise familiale est pour nous à la fois un engagement et une grande fierté. Ensemble, elles poursuivent l’histoire de la Scourtinerie, avec Frédérique en tant que cheffe d’atelier et Sophie en charge des ressources humaines, du musée et de la communication.

Qu’est-ce qui vous passionne le plus dans votre métier ?

Mathilde Lefevre : J’ai pu placé au cœur de mon activité ce que je préfère, le contact humain. Les visites me permettent de rencontrer des publics très différents, venus de toute la France et du monde entier, et de partager avec eux notre quotidien d’agriculteurs. J’ai le sentiment d’avoir une mission de transmission autour de la culture du lin, qui est un métier encore assez méconnu. Je prends beaucoup de plaisir dans cette activité, notamment parce que je suis aujourd’hui mon propre patron et que j’ai construit un projet, une activité qui me ressemble. Dans ma vie précédente, j’occupais plutôt un rôle dans l’ombre, alors qu’aujourd’hui je suis au cœur des échanges, j’ai le rôle d’interlocutrice principale des visiteurs. C’est une vie très différente, mon activité est assez atypique néanmoins elle illustre bien mon parcours, entre mon expérience passée et mes nouvelles ambitions.

Audrey Tépeint-Malcorps : La réponse est évidente, ce qui me passionne au quotidien c’est la valorisation du site : son passé, son présent et son futur. J’aime chercher les clés de lecture adaptées pour le public, imaginer des façons de raconter et de faire comprendre un lieu parfois méconnu ou mal connu. Mon travail consiste à porter un regard global sur la structure pour la rendre accessible à tous les types de visiteurs. Je n’envisage pas mon métier sans être passionnée, je suis particulièrement attachée à la gestion de projet : j’aime créer, tester et imaginer de nouvelles manières d’aller chercher des publics qui ne connaissent pas forcément cet univers. C’est d’ailleurs ce que j’ai moi-même vécu en découvrant le patrimoine maritime et portuaire. Aujourd’hui, mon objectif est simple : faire en sorte que les visiteurs ne se contentent pas de voir le port, mais qu’ils le vivent pleinement.

Frédérique et Sophie Villeneuve-Fert : Ce qui nous passionne avant tout, c’est l’héritage de la Scourtinerie et la volonté de le faire vivre dans le temps. Mère et fille partagent la même fierté de perpétuer ce savoir-faire familial, chacune à sa manière. Frédérique, très attachée aux gestes ancestraux, incarne la transmission au cœur de l’atelier : elle compose et fait vivre au quotidien un métier textile, artisanal et artistique où chaque pièce est unique. À ses côtés, Sophie veille à ce que cet héritage continue de rayonner. Tout en restant proche de la fabrication, elle travaille à faire connaître ce savoir-faire au plus grand nombre, à travers le développement de nouveaux projets, la communication et l’ouverture au public.

Nos passions sont ainsi profondément complémentaires : l’une perpétue les gestes et l’esprit de l’atelier, l’autre s’attache à les partager et à assurer l’avenir de l’entreprise. Ensemble, nous formons un binôme mère-fille uni par la même ambition : préserver un patrimoine vivant tout en le faisant évoluer et connaître au plus grand nombre.


©Ferme de Saint-Vaast / Port center de Dunkerque / La Scourtinerie

Votre entreprise ouvre ses portes aux visiteurs. En quoi la visite est-elle stratégique dans le développement de votre entreprise ?

Mathilde Lefevre : A mes yeux, la visite est essentielle parce qu’elle permet d’expliquer notre métier en toute transparence. Les visiteurs peuvent poser leurs questions, comprendre la réalité de notre travail et se faire leur propre opinion. C’est important pour moi de montrer la complexité de notre métier et de créer une rencontre authentique entre visiteurs et ceux, comme nous, qui l’exercent. Nous avons imaginé une expérience immersive en plusieurs étapes, avec des outils pédagogiques et une balade dans les champs. Nous accueillons les visiteurs chez nous et cela crée tout de suite un lien particulier. Souvent, les visiteurs nous disent qu’après la visite, ils ne regardent plus un vêtement en lin de la même manière.

Une anecdote qui illustre bien notre visite : à la fin des visites, beaucoup nous font signe de la main en partant, un peu comme s’ils quittaient des amis.  Nous recevons aussi bien des élèves d’écoles agricoles, françaises et internationales, des étudiants en mode ou en architecture, que des familles avec des enfants ou divers groupes. Tout cela montre que la visite répond à une vraie curiosité et joue un rôle important dans le développement de notre activité.

Audrey Tépeint-Malcorps : La visite du Port Center est essentielle pour le développement du site industrialo-portuaire, car elle constitue l’unique porte d’entrée vers le port. La visite fait suite notamment à une demande des habitants qui souhaitaient mieux connaître ce lieu lié à l’histoire et à l’évolution de la ville. En recréant ce lien entre le port d’aujourd’hui et le public de proximité, les visites ont permis à tout à chacun de découvrir ou se réapproprier cet espace.

La visite représente un outil nécessaire pour mettre en lumière la diversité des métiers portuaires, notamment aux jeunes et aux demandeurs d’emploi, ainsi que d’aborder des sujets comme l’environnement et les engagements RSE du port. La visite donne ainsi une vision concrète et actuelle de ce territoire et casse avec l’image parfois passéiste d’un site portuaire comme le nôtre, et permet de montrer qu’un port est un écosystème riche et varié en constante évolution. Le site couvre 7 000 hectares, dont une grande partie est consacrée à la biodiversité et à des mesures compensatoires, avec par exemple des pistes cyclables.

Pour moi, la visite représente bien plus qu’une découverte : c’est un levier stratégique pour sensibiliser, partager les enjeux du port et créer un véritable lien entre le public et ce patrimoine industriel vivant.

Frédérique et Sophie Villeneuve-Fret : Nous ouvrons les portes de la Scourtinerie au public depuis plusieurs générations. Les visites ont commencé dès les années 1970 et se sont développées avec le temps, jusqu’à devenir aujourd’hui une part essentielle de notre activité Elles permettent de rendre notre travail concret et vivant : les visiteurs découvrent les machines en fonctionnement, les gestes et toutes les étapes de fabrication, de la fibre jusqu’à l’objet fini.

L’ouverture de notre atelier au grand public est essentielle car nous sommes la dernière fabrique artisanale de scourtins en France. Montrer ce savoir-faire, c’est le faire vivre, c’est l’incarner au yeux des visiteurs. Dans un monde où beaucoup d’objets sont fabriqués loin de chez nous, voir la fabrication crée une vraie transparence et une relation de confiance.

La visite transforme ainsi l’achat en expérience : certains visiteurs choisissent leurs couleurs ou imaginent un objet personnalisé, mais surtout, ils découvrent une histoire, une famille et un savoir-faire. C’est ce qui donne tout son sens à notre métier et rend chaque rencontre unique.

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